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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 09:22

Bibliothécaire jeunesse en activité, je me suis lancée un défi il y a plus d’un an : reprendre le chemin de la fac et préparer un Master professionnel de littérature pour la jeunesse… Vaste programme… Deux petites voix dans ma tête se partageaient la vedette :

- Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras jamais. Fonce!

- Attention, réfléchis bien... Mener de front études et activité professionnelle est difficile...

Je suis de nature curieuse, le programme était alléchant, et puis j’aime bien remuer mon jus de crâne de temps en temps, histoire qu’il ne stagne pas ! Enfin bref… Me voilà à nouveau étudiante. 

Après une année de travail intense, j’ai pu présenter un mémoire intitulé « L’oralisation de la littérature en bibliothèque comme outil de médiation auprès des adolescents ». Au programme: l’origine et l’évolution de la littérature orale, l’importance de la mise en voix du texte littéraire, la relation qu’entretiennent les ados avec le texte littéraire, et le rôle de passeur du bibliothécaire. Etant en pleine promotion d’un fonds de romans pour adolescents et jeunes adultes, j’ai conjugué travail de terrain et recherches universitaires.


J’ai profité d’un projet en partenariat avec un lycée de la ville pour développer ma collaboration avec l’équipe de la collection de romans Exprim’, chez Sarbacane. Les élèves ont ainsi pu rencontrer Insa Sané, qui leur a offert sa gentillesse, sa disponibilité et son grand talent ! Quelques mois avant cette rencontre, J’ai eu la chance de pouvoir présenter Axl Cendres, elle aussi auteur Exprim’, à des classes de seconde. Une journée mémorable !

C’est à partir de ces expériences qu’a germé l’idée d’une table ronde entre les différents acteurs Exprim’ : Insa Sané, Axl Cendres et Tibo Bérard, un directeur de collection toujours enthousiaste et surtout un grand amoureux des mots et de la littérature. 

Voici donc un document inédit. C’est cadeau, prenez-en soin * ;)

* récupérer un ou des extraits n’est bien sûr pas interdit, mais pensez à citer la source. Merci beaucoup !

 

 

Mercredi 19 juin 2013. Locaux des éditions Sarbacane, rue d’Hauteville, Paris 10ème. 

Echanges transcrits à partir d’une table ronde organisée entre Tibo Bérard, directeur de collection, Axl Cendres et Insa Sané, auteurs, et moi-même.

Deux heures très agréables, entre moments de débat passionnés, retranscrits ici, et instants de franche rigolade. Entre Axl et Insa, difficile de garder son sérieux... ;)

  

Bonjour à tous les trois, et merci d’avoir accepté de participer à cette rencontre !

Mes questions s’adresseront tantôt à l’éditeur, tantôt aux auteurs, aux trois en même temps. N’hésitez pas à interrompre pour compléter, discuter, ajouter,… 

Quelle est l’origine du nom d’ « Exprim’ » ?

Tibo Bérard: Plusieurs idées sont à l’origine de ce nom. D’abord l’envie de faire quelque chose de plutôt excessif, par opposition à quelque chose de sobre. La deuxième idée était de proposer une collection en interactivité avec les lecteurs : on « ricocherait » sur la parole des jeunes en devenant leur porte-voix. La troisième idée est matérialisée par le sigle X de « Exprim’ » (note : la véritable typographie du mot, tel qu’il apparaît sur les couvertures des romans, est « eXprim’ »), qui représente l’interdit, la zone libre, l’apostrophe étant un peu la marque urbaine des mots-valises et des expressions bricolées.


Depuis 2006, la collection a beaucoup évolué, elle s’est ouverte à des styles très différents et a élargi son lectorat. Elle a d’abord été estampillée collection de « littérature urbaine ». On a vite compris que ce terme était un peu réducteur, puisqu’elle a pris d’autres chemins : sont rapidement parus des textes plus intimes, des polars, des « ovnis littéraires ». Finalement, Exprim’ se développe dans une belle hybridité, tout en gardant une certaine  unité.

Tibo Bérard : C’est tout à fait ça !

Je suis un peu responsable de la marque trop urbaine qui a caractérisé les débuts de la collection. Le problème, c’est que quand on crée une collection, on affirme un point de vue. La collection ressemble alors un peu trop à son éditeur. Et cela, les auteurs me l’ont fait remarquer. Cette ouverture de la collection, que tu analyses bien et à laquelle on travaille depuis trois ans, est le résultat de plusieurs choses. Les plumes d’ Exprim’ m’ont prouvé, chacun à leur façon, qu’il existe de vrais univers d’auteurs. Ça m’a beaucoup fait réfléchir. Par exemple, Insa ne se cantonne pas à l’univers urbain parce qu’il aime le hip-hop, et l’écriture énergique d’Axl ne veut pas forcément dire qu’elle est un auteur punk… J’avais tendance à mettre des slogans partout, à stigmatiser la collection, et quand un texte n’était pas assez percutant, je ne le retenais pas. Je me suis rendu compte, parce que les auteurs, les libraires et les professionnels du livre me l’ont fait remonter, que c’était intéressant d’ouvrir à d’autres écritures, en gardant une touche d’impertinence et d’énergie. Exprim’, c’était ça, et pas seulement l’axe urbain.

J’ai donc téléphoné à mes auteurs-clés, en leur disant « voilà, on va essayer d’ouvrir notre arc. Il est peut-être temps de penser davantage à l’histoire, à l’aventure. » Et Bibow (note: le personnage de La Drôle de vie de Bibow Bradley) est né de cela : le fait d’avoir ouvert notre spectre littéraire, pour sortir de la marque urbaine. Axl a réussi à marier son univers de marginaux à ce souffle d’aventure. Insa, dans Tu seras partout chez toi, fait revivre magistralement le conte, qui était déjà présent, mais à plus petites doses, dans Sarcelles-Sakar et Daddy est mort. Ce coup de téléphone était un peu délicat à passer, mais finalement, il a donné les plus beaux romans de la collection ! Cette satisfaction s’est accompagnée d’une sorte de rétribution puisqu’Axl a eu la Pépite du Roman adolescent européen, et que depuis la rentrée 2012, Exprim’ a le vent en poupe : davantage de visibilité chez les libraires, moins de retours,… La collection est devenue plus « grand public » au sens noble du terme.

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Axl Cendres : J’aimerais rebondir sur ce que tu viens de dire… Exprim’ pour moi, c’est la jeunesse dans l’écriture. Que ce soit les jeunes qui sont le plus attirés par cela est normal : c’est une langue qui leur parle. Je trouve que Sarcelles-Dakar est le roman qui représente le mieux la collection. Il commence dans une langue très parlée et nous emmène tout doucement dans un univers très littéraire, dont on n’a pas envie de sortir. C’est le roman que je conseille aux faibles lecteurs. C’est ensuite une question de curiosité. J’ai rencontré chez toi à Forbach des élèves de 15-16 ans. Quelques mois avant, dans une petite ville, j’avais rencontré un club de lecture de retraités ! Ils avaient lu et compris mes romans d’une manière différente. C’est beau, et c’est ça,Exprim’ !


Insa Sané : La collection est à l’image de cette nouvelle génération, qui prend le pouvoir dans la culture. C’est d’abord une génération qui a besoin de mélanges, qui a une culture étendue, quoiqu’on en dise! Ils surfent sur le rock, le rap, sont capables de te citer des chanteurs de n’importe quel horizon, et même quelques auteurs. Hier, j’étais à Saint-Denis, et dans la rue un petit gamin « déglingos » (le « déglingos », c’est celui qui chahute, qui fait n’importe quoi) se met à chanter « Gare au gorille ! ». Je me dis « C’est quoi le truc, quoi ! On est à Saint-Denis ! Il a 12 ans, et il chante Brassens ! ». Exprim’, selon moi, c’est cette idée selon laquelle on embrasse plusieurs cultures, plusieurs registres de langue, on a envie de s’inventer un monde et de se l’approprier.


Axl Cendres : En tant qu’auteurs, on a envie d’inventer un monde, oui, mais aussi de montrer le monde tel qu’il est réellement.


Tibo Bérard : Il y a une dimension qui s’est imposée à moi petit à petit, à laquelle j’avais tendance à être rétif : une sorte d’engagement. Au départ, j’étais fasciné par la langue, puis l’histoire, la fiction, a pris une place plus importante, comme dans un troisième temps une dimension socio-politique, avec Frangine (note : roman de Marion Brunet, publié récemment, qui parle d’homoparentalité) ou Je suis sa fille, qui sera publié en septembre 2013, qui traite de la crise et de la jeunesse face à des actualités comme l’affaire Cahuzac notamment. Cette dimension était déjà présente dans les romans d’Axl et Insa, mais j’avais tendance à la minimiser, et je mettais systématiquement en avant l’identité urbaine des textes. Maintenant je parle davantage de romans humains, vivants, et même engagés ! « Humain » n’a rien à voir avec le monde des Bisounours, c’est plutôt un terme qui désigne des textes palpitants.

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Exprim’ est une grande famille. Tibo est un peu comme le pivot de la collection, et autour de lui gravite une constellation d’auteurs et de textes. La métaphore est-elle juste ?

Tibo Bérard : Oui, c’est tout à fait ça. L’idée que les auteurs se rencontrent me plaît beaucoup.


Est-ce le cas dans les autres maisons d’édition ?

Précisément non… Moi, ça me plaît parce que ça crée de l’émulation: on développe des liens, les auteurs ricochent les uns sur les autres. Dans un métier où l'argent a parfois du mal à rentrer, le plaisir est indispensable, artistiquement comme humainement.   

Pour moi, les auteurs-phare de la collection représentent des pistes d’évolution, permettant de définir des mondes sur lesquels je peux m'appuyer.


Comment se passe votre collaboration éditeur/auteur ? Sur quels aspects Tibo est-il le plus pointilleux ?

Insa Sané : La phase d'écriture est une phase de souffrance! On s'attrape pas mal! Par exemple, Tibo dit « il te reste trois mois pour rendre ton texte », alors que je sais pertinemment qu'il m'en reste cinq (rires). Et puis quand on est dans le concret du texte, on peut discuter pendant des heures sur un mot ou une phrase, parfois une virgule qui a son importance. On reste tous les deux sur nos positions jusqu'au consensus final.


Tibo Bérard : Je ne suis pas d'accord, Le terme de « consensus » n'est pas le bon… On arrive la plupart du temps à des romans qui ont muté d'une version 1 à une version 15, dont on est très fiers tous les deux. Souvent, l'auteur fait une proposition qui est plus forte que l'idée que j'avais, et c'est le but!


Axl Cendres : Pour compléter ce qu'a dit Insa et parce que chaque auteur travaille de façon différente : Tibo ne m'a jamais dit « il te reste tant et tant de semaines... ». Il me dit plutôt, à chaque fois que je lui soumets la suite du texte, « tu peux aller plus loin, développe! ». Il s'adapte, et c'est là je crois l'intelligence de l'éditeur.


A ce propos, de quelle manière peaufinez-vous le texte ?

Axl Cendres : Au fur et à mesure de l'écriture d'Aimez-moi maintenant, par exemple, le personnage devenait inactif, et l'intrigue perdait du rythme. Tibo m'a dit « ton personnage doit absolument agir, à un moment ou à un autre ». Je lui ai répondu que ce personnage est orphelin, et pour cette raison il ne sait pas agir, il n'en a pas les codes... J'ai finalement trouvé : la seule chose qu'il connaisse dans la vie, c'est la médecine. J'ai infligé une crise cardiaque à son vieux voisin, il était donc obligé d'agir!

Ce que dit Insa à propos de la virgule est véridique, ça nous est arrivé souvent. Et puis le côté khâgneux de Tibo transparaît souvent dans sa façon de retravaillez un texte (rires).   

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Tibo Bérard : J’analyse beaucoup les textes, je dis toujours que j’en tombe amoureux… Je les connais sur le bout des doigts. Je les relie cent fois pour trouver un principe de cohérence, les contours d’un monde. Quand un texte est bon, tu le vois, ce monde. Si par exemple on propose un mot pour en remplacer un autre, ce n’est pas parce que ce mot est plus joli, mais parce qu’il rentre dans ce monde-là. Pour mon côté khâgneux, c’est vrai qu’il y a des choses que je ne peux pas laisser dans un texte !… par exemple, des tournures de phrases pas correctes, même employées volontairement par l’auteur pour un effet de style.

 

Axl Cendres : A part ces détails d’écriture qui sont parfois contraignants pour l’auteur… Une fois qu’on a le roman dans les mains, et Insa me rejoindra là-dessus, on se rend compte que Tibo a réussi à nous faire écrire le « meilleur livre possible ». C’est ce qui fait de lui un bon éditeur ! L’exemple que je donne souvent aux ados que je rencontre est dans Bibow Bradley. Dans le premier chapitre, j’ai écrit « mes parents s’en fichaient de moi ». Tibo m’a renvoyé mon brouillon en me disant « ne le dis pas, montre-le ». Et c’est comme ça que j’ai imaginé que les parents de Bibow oublient de l’inscrire à l’école. C’est bien plus fort que d’écrire simplement « mes parents etc.. ».


Tibo Bérard : Oui, et c’est souvent ce qui donne ensuite les plus beaux passages, les plus belles scènes.

Ce qui est magique, c’est quand on confronte nos idées, quand on se lance dans un grand débat pour la suite de l’histoire, ce qui donne parfois un chapitre tout neuf ! Il y a un aller-retour qui est riche, dans notre façon de travailler : parfois je propose un mot, que l’auteur ne retiendra pas, et puis je le retrouve finalement trois lignes plus loin. Evidemment, je ne prétends pas rentrer dans l’univers de l’auteur... son univers est suffisamment puissant, marqué, pour intégrer ou pas ce que je lui propose.


L’oralité est la marque des textes Exprim’. On entend encore trop souvent que ces romans sont vulgaires, que ces gros mots écorchent les oreilles, ou parfois même que ce n’est pas français. Que répondrais-tu à cela ?

Tibo Bérard : Que la correction grammaticale ou syntaxique n’a rien à voir avec les gros mots ou la vulgarité… Les textes qu’on propose sont créatifs, riches, et nourris de l’oralité. J’aime beaucoup cette idée, et je tiens aussi à ce que ces textes soient irréprochables, grammaticalement.  


La drôle de vie de Bibow Bradley et Tu seras partout chez toi sont des romans qui se démarquent des précédents. Pourquoi et en quoi sont-ils différents ? Avez-vous ressenti le besoin d’écrire quelque chose d’ « autre » ?    

Insa Sané : Pour ma part, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire la saga (note : La Comédie urbaine), mais je n’aime pas qu’on me cantonne à un style, à un univers. J’ai envie d’explorer d’autres chemins, et là où je m’éclate le plus, c’est quand je suis vraiment en difficulté. A partir du troisième roman, j’ai commencé à acquérir certains réflexes d’écriture, par rapport au style, aux astuces pour passer d’un chapitre à un autre,… Et quand ça devient trop facile, tu ne t’étonnes plus, tu ne te cherches plus. Avec Tu seras partout chez toi, j’ai pu à nouveau me mettre en danger, sauter sans parachute, et prendre du plaisir !


Dans Tu seras partout chez toi, y-a-t-il un part de vécu, quelque chose d’intérieur ?

 Insa Sané : Dans un sens, je pars toujours de moi ! La subtilité, c’est ensuite de faire croire au lecteur que c’est vraiment un morceau d’autobiographie. Par exemple, ce sont mes parents qui ont quitté le Sénégal les premiers, je les ai rejoints ensuite. Je n’ai jamais connu la guerre. Par contre, j’ai effectivement essayé de rentrer chez moi. Je pars de cette anecdote pour en faire une fable. L’important, c’est aussi de réussir à retranscrire les émotions, celle de l’abandon par exemple. Si tu écris « je suis amoureux », tu bannis toute émotion. Le sentiment amoureux doit passer par le corps et par l’action. Le lecteur doit « sentir » l’amour. Ce qui est important dans un texte ne doit pas être dit, mais être montré.


Axl Cendres : Pour ma part, quand je me suis lancée dans l’écriture de Bibow, je marchais un peu sur des œufs ! Je n’ai pas connu la guerre du Vietnam, ni Woodstock,… c’était casse-gueule ! Tibo m’a suivie, ce qui est une énorme marque de confiance. Je me suis beaucoup documentée, bien sûr, et j’ai aussi utilisé mes propres références, comme les films Full metal jacket, Forrest Gump, et Il faut sauver le soldat Ryan. Et puis je me suis dit « zut, je n’ai pas fait la guerre du Vietnam, mais mes lecteurs ne l’ont pas faite non plus ». Il y a donc forcément du théâtre, de l’imaginaire, dans ce que je raconte. Et puis finalement, les lecteurs accrochent !

 

 

Après l’étape de la gestation du texte, vient celle de la naissance du livre, en tant qu’objet éditorial. Rien n’est laissé au hasard : le paratexte, la couverture, la promotion qui accompagne la publication, votre présence sur la toile (et plus particulièrement via Facebook, Dailymotion, la blogosphère), mettent en scène le « nouveau roman Exprim’ ».

Tibo Bérard : Le travail sur les couvertures, c’est Charlotte, notre nouvelle maquettiste, qui l’a repris. Elle lit le roman avant et s’en imprègne, et apporte des réponses très personnelles et très pertinentes. Sa culture graphique très éclectique est aussi un vrai plus.

C’est Anaïs (note : la chargée de presse et de diffusion des éditions Sarbacane) qui a impulsé le travail sur la blogosphère, relayée maintenant par notre stagiaire. Moi-même je fais un peu de veille. Il est clair qu’aujourd’hui, et particulièrement dans le registre des jeunes adultes, un article dans Libé n’a pas le même impact qu’un article relayé par des dizaines de blogueurs !


Les romans Exprim’ sont donc véritablement mis en scène à leur sortie. Est-ce une façon de se démarquer dans le paysage éditorial français et une manière de militer pour une nouvelle littérature ?

Tibo Bérard : Bien sûr ! Dès que le roman paraît, on a envie de mettre l’auteur en avant, ça fait partie du business. Ah, dès que je dis « business », tu fronces les sourcils ! Je ne suis pas d’accord avec toi, il faut remettre les choses dans leur contexte. Dès la sortie du livre, on le théâtralise : on a envie de montrer les auteurs, qui sont jeunes, cools, qui ont un discours intéressant, qui ne sentent pas la naphtaline, à l’image de notre collection. On a envie de « mettre le livre en scène », comme tu le dis joliment ! Il ne faut pas avoir honte de copier les armes des grosses machines qui publient des séries toutes anglo-saxonnes. Exprim’, c’est de la création cent pour cent française, et si on peut la mettre en avant en la vendant, allons-y !

L’autre jour, une bibliothécaire m’a interpellé par rapport à nos couvertures, qu’elle trouvait « trop marketing, trop accrocheuse ». Eh bien c’est exactement ce qu’on cherche ! Ce qui porte préjudice au milieu de l’édition, c’est cette espèce de sacralité qu’on voue encore au livre. Avec une culture assez snob, j’étais de ceux qui soutenaient mordicus que « si ce livre est un best-seller, c’est que c’est forcément un mauvais livre ». Cette façon de penser est un manque d’intelligence, ce n’est pas généreux par rapport au lecteur.


C’est en fait un amalgame entre le roman à succès et le roman facile à lire, vite  et mal écrit. Amalgame qui nous oblige, nous bibliothécaires, à ne lire et à ne conseiller que les romans qui ne se vendent pas aussi bien que le dernier Stephenie Meyer…

Tibo Bérard : Il n’y a rien de bassement commercial dans notre stratégie marketing. L’exemple le plus récent, c’est le dernier roman d’Axl, La drôle de vie de Bibow Bradley, qui se vend extrêmement bien (presque trois fois les ventes de ses romans précédents), grâce notamment au prix de la Pépite obtenu à Montreuil et sa couverture.

 

 

Vos premiers prescripteurs, parmi les professionnels du livre, sont les libraires, suivis des bibliothécaires et des enseignants, et j’en oublie peut-être. Pour ma part, je suis là en tant que prescripteur, passeuse de littérature, et dans le fonds que j’ai créé il y a quatre ans, Exprim’ tient une place importante.

J’avais au départ la même vision de la collection que beaucoup de monde : des romans pour ados, un univers noir et urbain, des styles « trash ». Par déformation professionnelle (parce qu’il faut catégoriser, ranger, définir) et parce que cette collection arrivait pile poil au moment où on s’interrogeait intensément sur ce nouveau lectorat et cette littérature émergente. Je me rends compte aujourd’hui que les romans Exprim’ intéressent aussi bien l’ado à la recherche d’un choc littéraire que la quadragénaire habituée de la médiathèque qui lit de tout sans a priori.

Ces usagers sont interpelés via une prescription passive (sélection de nouveautés sur les tables). La prescription active (les animations-lecture) va toucher un autre type de public : les jeunes auxquels nous nous adressons bien sûr, mais aussi les adultes accompagnants, en l’occurrence les enseignants. Certains, à la fin de la séance, viennent nous voir pour nous demander le titre de tel ou tel roman, le nom de la collection. Ils semblent toujours agréablement surpris par leur découverte.

Car c’est pour eux une découverte, et j’ai beaucoup de mal à comprendre comment le milieu enseignant semble si loin de la réalité littéraire contemporaine, celle qui parle à leurs élèves !

Tibo Bérard : Convaincre l’Education nationale du bien-fondé de notre travail est un énorme chantier. Il y a un relai formidable de leur part des libraires, avec qui on a gagné la partie. Nos relations avec les bibliothèques ont mis davantage de temps, mais je peux dire qu’il se passe aujourd’hui quelque chose d’assez fort entre nous. Non seulement la collection a été adoptée, grâce à des initiatives comme la tienne, mais elle a fait aussi bouger les lignes des secteurs.


Je fais partie de la commission de bibliothécaires lorrains pour la remise du Prix Sorcières, et je propose régulièrement des romans Exprim’. Rien à faire, ils ne passent pas… Il y a peut-être un souci du côté de la loi de 1949, mais l’argument qui revient toujours, c’est la noirceur des récits. Il y a encore un gros travail à faire de ce côté-là, même en bibliothèque.

Tibo Bérard : On a pourtant un vrai plus à ajouter à la lecture de nos romans : un apport pédagogique et culturel, que les auteurs matérialisent sous forme d’atelier d’écriture. Une exploration des mythes à partir des textes d’Insa, un travail de recherches sur les années 50-60 aux Etats-Unis autour du roman d’Axl, sont des prolongements possibles. Dans les collèges et les lycées, quand les auteurs sont invités, c’est plus souvent à l’initiative du documentaliste que d’un prof.


Insa Sané : Il y a une autre explication, et je dis ça en connaissance de cause : quand j’étais lycéen, les cours de français m’ennuyaient, parce que le prof ne savait pas parler de l’œuvre qu’il nous présentait : il ne savait pas nous le « vendre », nous donner « envie »… Pour caricaturer, il nous répétait ce qu’il avait appris dans son manuel, ces mots n’étaient pas les siens, si tu vois ce que je veux dire ! Voilà pourquoi je pose l’hypothèse que certains profs ne lisent pas. C’est peut-être plus facile d’écarter un roman comme Sarcelles-Dakar ou Echecs et but ! en disant aux élèves que ce ne sont pas des livres pour eux, plutôt que d’essayer de les analyser avec eux et d’en débattre.


Axl Cendres : J’ai un contre-exemple d’autant plus parlant qu’il s’agissait de deux profs dans la même ville, à Bordeaux. La première m’a laissé sa classe toute la matinée, et est partie faire autre chose… Le deuxième prof, l’après-midi, avait lu et compris le livre, l’avait travaillé avec ses élèves, les avait poussé à réfléchir, ce qui a donné lieu à un échange formidable. Il existe des profs qui s’investissent !

Travailler dans la transmission culturelle demande de l’investissement, de la passion, il faut savoir se donner, se mettre en spectacle, être un relai pour les jeunes. Si les profs ne jouent pas leur rôle, ils participent à l’échec des élèves. Et s’ils ne sont pas capables de donner envie à leurs élèves de lire, c’est qu’ils sont les premiers à s’ennuyer !


Axl Cendres : Je suis décidément un peu plus optimiste qu’Insa (rires) ! On entend que les romans Exprim’ sont noirs… ils reflètent simplement la vie dans ses bonheurs et ses malheurs. Et quand c’est difficile, on essaie de positiver.


Insa Sané : Ceux qui trouvent nos romans noirs confondent les termes « noir » et « populaire ». Mes personnages sont populaires, ressemblent au plus grand nombre et viennent de la rue. Ils ont des problèmes plus terre-à-terre que les habitants d’un centre-ville, qui sont toujours en quête de sensationnel. Leur quête à eux, c’est d’être heureux au jour le jour. Les histoires qui viennent de la rue peuvent être belles, joyeuses et souriantes. Si certains se trompent de terme, c’est qu’ils n’ont pas lu ou qu’ils ne savent pas lire.

 

…ce qui est pourtant l’une des conditions de la mission du « passeur de littérature ».

Une collègue m’a dit un jour « Toi, tu es une vraie bibliothécaire, parce que tu crois en ton métier, tu crois en ces jeunes, même s’ils ne lisent pas ». Je n’ai pas compris tout de suite où elle voulait en venir, tellement c’est évident pour moi. Dans un groupe de vingt adolescents en rupture avec le livre, combien vont revenir après l’animation à la médiathèque, combien vont rouvrir un livre ? Quatre, au mieux. Qu’est-ce-qui est le plus important, au final ? C’est d’essayer à toute force de leur faire aimer la littérature, ou plutôt de leur faire vivre une expérience forte, même si elle tient dans une après-midi, dont ils se souviendront longtemps ?

 

 

L’oralité est une des raisons d’être de la collection. Via mes recherches, j’essaie de montrer qu’oralité et écriture sont deux moyens d’expression qui se répondent et s’interpénètrent. Vous venez tous les deux d’univers différents, mais ce qui vous rapproche, ce sont ces accents oraux dont sont émaillés vos textes. Quel est votre rapport personnel à la langue et à la transmission orale ? Influence-t-il votre écriture ?

Axl Cendres : Personnellement, je n’ai pas fait d’études littéraires, contrairement à Tibo, et j’ai commencé à lire des livres très tard. Quand j’écris, je suis totalement débridée. Tibo me recadre, me demande même si j’ai fait exprès d’écrire une a-na-lepse... Je ne sais même pas ce que c’est (rires) ! J’écris plutôt comme ça me vient, et je me permets des choses qu’un auteur qui a beaucoup lu et réfléchi sur son style se permettrait peut-être moins.


Tibo Bérard : Ce que tu as toi, c’est une rigueur scientifique : des effets de miroir, des mots très précis, des figures de style particulières, comme celle qui consiste à associer une couleur à un son ! (note : la synesthésie)


Insa Sané : Pour ma part, mon rapport à l’oralité a commencé avec la poésie. Quand j’étais gamin, je m’enfermais dans ma chambre pour lire à voix haute des recueils de poèmes. Mon frère se foutait de moi (rires), mais tant pis, moi j’adorais ça ! Et puis il y a la tchatche de la rue. Quand tu grandis dans des milieux populaires faut avoir du bagout. En règle générale, si tu as de la tchatche, tu as moins à utiliser ta force. Et puis tu es au centre. Toute mon année de troisième, au collège, aux récréations, on organisait des concours de vannes ! Il fallait savoir utiliser la langue, sélectionner les mots, inventer des termes, être concis, avoir de la verve… et cette faculté, j’essaie de la mettre à profit dans mes textes. Aujourd’hui, je vis à Saint-Denis, quartier encore plus populaire que Sarcelles. La rue est faite de mélanges : la rencontre entre plusieurs langues enrichit la langue indigène, et c’est ce que j’ai envie de défendre.

Dans notre manière d’écrire, on est des chercheurs, on teste de nouvelles saveurs, et l’oralité est un outil incontournable. On a fait un travail d’oralisation avec Axl il y a deux-trois mois : elle arrive parfaitement à restituer la langue orale à l’écrit. Par contre, lire son texte à haute voix lui est presqu’impossible.


Axl Cendres : Je voudrais faire un parallèle avec ce qu’a dit Insa tout à l’heure. Moi je n’ai pas grandi en banlieue, mais la banlieue existe au centre-ville de Paris, dans les bars PMU, ou « bar à tocards » ! Ces gens y sont assis tout le temps, et c’est à qui sortira la meilleure vanne, le meilleur mot. Ce sont mes lieux de prédilection.  


Et qu’en est-il de la lecture à voix haute de tes textes ?

Axl Cendres : Je n’y arrive pas ! C’est de la pudeur. Je semble être quelqu’un qui a de la facilité à s’exprimer, mais c’est une façade. Une personne qui me connaît bien m’a dit un jour « tu parles, tu parles, mais en fait tu ne dis jamais rien ». Ce n’est pas totalement faux ! Je ne prends pas de plaisir à lire à haute voix, je ne dois pas encore avoir assez de recul avec ce que j’écris.

 

  

Je travaille aussi sur l’acte de raconter, qui est proche de celui de transmettre. Que signifie pour vous « raconter une histoire » ?

Insa Sané : « Raconter une histoire », c’est devenir pendant un instant le héros du roman. C’est toi qui porte l’histoire, ça te permet d’exister en attirant tous les regards. Tu apprends aussi à tes enfants à raconter et à devenir le personnage principal pendant un instant.

Dans les milieux populaires, tu racontes une histoire, et le lendemain, elle a déjà pris de l’ampleur. C’est pire que le téléphone arabe (rires) ! Quand j’étais au lycée, il m’est arrivé une galère un samedi soir, je me suis fait agresser par une bande. Le dimanche je suis resté chez moi. Le lundi, en retournant au lycée, les copains n’en croyaient pas leurs yeux : « Mais t’es pas mort ?? ». Du samedi au lundi, la version a beaucoup tournée dans le quartier. Bien sûr, c’est la meilleure version, celle où j’étais mort, qui a été retenue ! Quand on écrit, on ne restitue pas la réalité, on est dans « l’histoire intéressante » !

Ton histoire, à l’oral, elle va changer, s’adapter à son temps. Dès qu’on écrit l’histoire, elle se fige ! Quand on a écrit la Bible par exemple, on a figé la croyance.


Quand tu lis à voix haute, tu racontes tout de même une histoire ? Tu incarnes le texte ?

Insa Sané :Quand je lis à voix haute, je ne lis jamais de la même manière. Il faut se réapproprier le texte et le redécouvrir à chaque nouvelle lecture. Etre dans la temporalité, ne pas chercher à le lire comme tu l’as lu hier. Quand tu as saisi ça, tu peux le retranscrire plus facilement à l‘écrit.

Axl Cendres : « Raconter une histoire » pour moi, c’est plutôt comme de raconter une histoire à un enfant pour l’endormir. C’est faire oublier à la personne qui t’écoute ses petits tracas du jour, la divertir, la toucher. Les Américains ont trouvé un très bon mot pour ça : « entertainment » (note : divertissement, souvent utilisé dans le cinéma).  


Adapter au cinéma, c’est aussi oraliser, dans un certain sens ! Il y a des adaptations de vos romans en cours, je crois ? 

Axl Cendres : Oui, on est en train de travailler sur le scénario. Le réalisateur m’a dit « adapter son livre, c’est comme accoucher de son enfant une deuxième fois »… Ce n’est pas évident, parce qu’il faut revenir sur des choses auxquelles on tenait dans l’écriture.

Insa Sané : C’est exactement ce que dis Axl. Tu connais ton texte, mais tu dois le revoir d’une autre façon. Ce n’est que de l’oralisation, du scénario, et de l’image ! D’ailleurs, tu dois encore davantage montrer que dire.

Tibo Bérard : Insa et Axl sont tout à fait capables d’écrire pour le cinéma, chacun à leur manière. Insa est un conteur, il maîtrise parfaitement la structure, le flux de la narration (les dialogues viennent en contrepoint), et Axl est davantage une dialoguiste, c’est-à-dire qu’elle met toute l’intensité dans les dialogues (alors que les péripéties sont là en contrepoint). Là-dessus, ils sont pratiquement symétriques.

Merci à tous les trois pour votre disponibilité, votre bonne humeur et votre grand talent!      


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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 15:57

Aux éditions du Rouergue, 2005.  2011-09-05-19_18_21.jpg

  Avec un rien, un bout de bois et quelques fils de fer, Christian Voltz réussit à nous transporter dans les pages de l'album, genre qu'il manie avec une virtuosité indiscutable.

La couverture de La Caresse du papillon nous présente un personnage coiffé d'un béret et tenant à la main un outil de jardinage. Un paysan qui doit avoir une affection particulière pour la bouteille, vu la couleur de son gros nez!

La première double page le met en scène, se servant justement un p'tit verre, sous le regard amusé d'un petit garçon. Telle un décor de théâtre, la terre ratissée du jardin investit toute la longueur de la double page: les deux personnages évolueront sur ce même décor tout au long de l'album. C'est par cette stratégie que C. Voltz emmène le lecteur "dans" le livre. On pense aux albums Toujours rien ou Bêêêtes! .

Au fur et à mesure des pages, les morceaux de bois, fils de fer et boutons qui ont servi à l'auteur pour créer ses bonshommes -et qui caractérisent son style-, s'animent.

C'est le grand-père qui parle: "Au boulot, mon gaillard!" Le petit garçon suit avec attention tous les gestes de son "Papapa" *, qui s'applique à semer, planter, arroser. Le petit-fils, avec la spontanéité de l'enfant, demande alors à son grand-père de but en blanc où est sa "Mamama". Le lecteur attentif remarquera à un moment ou un autre, un  papillon aux ailes vichy, discret mais présent depuis la page de titre...

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 L'idée est toute simple, mais si belle. Le grand-père fait son deuil en racontant au petit-fils comment elle était, sa "Mamama" *... qu'elle aimait trop les fleurs pour quitter son jardin, et qu'elle n'est jamais très loin. L'auteur, à l'aide d'un trait de crayon, fait ainsi entrer en scène un troisième personnage, que seul le lecteur peut voir.

C'est une histoire triste et douce comme le baiser que la grand-mère dépose sur le front de son petit-fils. C. Voltz nous parle là de l'importance de la transmission et de la mémoire, et nous ramène aux choses essentielles de la vie.  

Un album qui reste dans mon top 50... une perle d'imagination et d'émotion! 

 

La Caresse du papillon a été récompensé par le Prix Sorcières de l'album en 2007.

A partir de 5-6 ans.

 

* Christian Voltz est strasbourgeois d'origine. "Mamama" et "Papapa" sont les petits noms donnés aux grands-parents dans le dialecte alsacien. Merci à B. pour l'information!

 

 

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