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16 mai 2016 1 16 /05 /mai /2016 16:58
TAM-TAM COULEURS - Claire Desnoëttes

Dans une lettre à sa petite-fille Fatou, le vieux Moussa raconte son voyage de jeunesse, du Sénégal à l’Afrique du Sud. En bus, à pied ou en bateau, il nous emmène à travers seize pays. Les souvenirs de ce qu’il y a découvert « résonnent toujours comme un tam-tam couleurs » : les fêtes de village en Guinée et au Nigeria, les traditions culinaires du Tchad et du Bénin, les voix des sages faisant vibrer les vieilles légendes, l’art de la sculpture inspiré des animaux sauvages, … On respire avec lui les odeurs des marchés fourmillant de vie, on admire la diversité des paysages, on se laisse bercer par les rythmes chaloupés des calebasses.

Un des rares documentaires ludiques pour enfants sur l’art africain, faisant écho à L’Afrique, petit Chaka, publié également par la Réunion des Musées Nationaux. Un album remarquablement construit : la fiction permet à l’auteur d’intégrer des éléments documentaires, enrichis par une iconographie d’une grande qualité. Pour illustrer le récit du grand-père de Fatou, Isabelle Hartmann a complété des photos à l’aquarelle. Le résultat est un mélange étonnant des deux techniques. Le texte s’étend aux pages de gauche, illustrées par des photos d’objets d’art africain, exposés essentiellement au musée du quai Branly à Paris.

L’originalité de l’ouvrage est là : le récit épistolaire du vieux Moussa est l’occasion de faire découvrir aux enfants l’environnement, le mode de vie et les traditions des Africains à travers un patrimoine artistique extrêmement riche. Tous ces éléments sont intelligemment mêlés dans un album qui, pour ne rien gâcher, est un bel objet (le grand format 32X25 de l’album, la qualité du papier, les fonds ocres évocateurs de l’Afrique). Le jeune lecteur pourra même suivre du doigt le long voyage de Moussa à l’aide de la carte annotée et de la table des matières illustrée. Les éditions de La Réunion des Musées Nationaux nous livre livrent une fois de plus un ouvrage très réussi !

Tam-tam couleurs, Claire Desnoëttes et Isabelle Hartmann, éditions des RMN, 2007.

A découvrir partir de 6 ans. Peut aussi accompagner une visite familiale au musée du quai Branly !

L’auteure, Claire Desnoëttes : peintre, designer, elle écrit de nombreux livres pour faire découvrir l’art aux enfants (Réunion des musées nationaux, Albin Michel Jeunesse).

Voir aussi :

Le site du Musée du quai Branly propose des jeux (livret à télécharger) et animations pour les enfants :

http://www.quaibranly.fr/fr/musee/publics/familles-avec-enfants/guides-de-visite-famille.html

Survival, une association qui aide les peuples indigènes, propose un site conçu pour les enfants : Nous le monde. Pour ouvrir encore l’exploration de ces civilisations fascinantes.

http://nouslemonde.survivalfrance.org/

Lire aussi :

Sur les arts premiers : les ouvrages documentaires de Marie Sellier, comme Arts primitifs entrée libre, chez Nathan.

Le très bel album L’Afrique, petit Chaka… illustré par Marion Lesage (Prix Sorcières 2001). Ou encore Pourquoi si fâchée, réédité en 2008 sous le titre : Petit catalogue d’arts premiers à l’École des loisirs.

Sur le monde africain, on relira les albums de Thierry Dedieu, Yacouba et Kibwé.

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6 novembre 2015 5 06 /11 /novembre /2015 16:30

« Bonjour, je m’appelle Edouard Manceau. Pas Marteau, Manceau ! Et mon métier, c’est de fabriquer et de raconter des histoires. » C’est plein d’espièglerie et de douceur qu’Edouard Manceau s’est présenté aux vingt-sept enfants de maternelle venus le rencontrer mardi 3 novembre à la médiathèque de Forbach. Avec impatience, ils avaient préparé ce moment, en explorant l’univers d’Edouard Manceau, et plus particulièrement le livre Le petit curieux, paru aux éditions Milan en 2014. Ce drôle d’album interactif présente une fenêtre découpée en son milieu et propose à l’enfant de regarder et de décrypter le monde qui l’entoure, pour mieux en être l’acteur.

 

La vidéo de présentation du petit curieux:

 

C’est pour son originalité et son audace que Le petit curieux a obtenu le Prix Sorcières 2015, dans la catégorie Albums pour les tout-petits. Ce prix national, appelé parfois « le Goncourt de la littérature jeunesse », a été créé en 1986 par l’Association des Libraires Spécialisés Jeunesse. Il est décerné aux ouvrages qui innovent et font avancer la littérature pour enfants. Depuis 1989, les libraires travaillent en partenariat avec l’Association des Bibliothécaires de France. En tant que bibliothécaire, je fais partie de la commission lorraine. Nous nous réunissons régulièrement à Saint-Max, à côté de Nancy. Notre commission organise entre autres, avec l’appui de l’ABF-Lorraine, des tournées durant lesquelles un auteur lauréat du Prix Sorcières part à la rencontre de ses lecteurs.

Et c’est Edouard Manceau qui a été contacté cette année, pour le plus grand bonheur de dizaines d’enfants lorrains. Après Creutzwald et Forbach, Edouard a visité les médiathèques de Pont-à-Mousson, Lunéville, Epinal, Saint-Nabord, Saint-Dié, Saint-Max, Vandoeuvre, avant de repartir chez lui à Toulouse.

Raconteur d’histoires depuis plus de quinze ans, éternel enfant, Edouard Manceau n’hésite pas à se mettre à leur hauteur. Ce qui, nous assure-t-il, n’est pas si facile qu’il n’y paraît : « se mettre à la hauteur des enfants, c’est se mettre à genoux pour mieux se grandir ». Il leur raconte comment il fabrique un livre, avec des métaphores et quelques traits de feutre noir. Une approche ludique qui remporte l’adhésion totale des bambins. Il leur présente Cocotte, sa petite souris, qui s’est glissé dans sa trousse d’illustrateur, et qui tient à l’accompagner partout où il pose sa valise : « Cocotte m’encourage toujours, elle me dit comment faire pour inventer des personnages et les glisser sur une page blanche. D’ailleurs, en voilà un, leur confie-t-il en traçant sur une grande feuille de Canson la frimousse de Badaboum le lion, il est un peu timide… ». En quelques minutes - et coups de crayons -, il réussit à gagner la confiance des enfants, qui, complices, jouent le jeu du pirate, de la princesse, de l’hippocampe ou du poisson à lunettes… La méthode semble simple, mais le message qu’Edouard laisse échapper à demi-mots est des plus sacrés : il n’y rien de plus important que le rêve et l’imagination pour ouvrir les portes de la créativité et se construire sa personnalité.

 

Il nous explique sa démarche : « Les enfants sont de grands créatifs. Mon travail, c’est de leur donner les moyens de nourrir cette créativité, qui fera d’eux des adultes forts et épanouis ». Auteur de plus de cent ouvrages, parus chez Milan, Benjamin Médias, Tourbillon, ou encore au Seuil, et traduits dans une dizaine de pays, il aime par-dessus tout échanger avec ses jeunes lecteurs. « Quand je suis avec une classe de maternelle, je coupe avec les conventions et je pars dans l’imaginaire. On a besoin d’imaginaire dans notre société actuelle, prise en otage par les écrans de toute sorte et un trop-plein d’images. Les livres sont des supports parfaits pour stimuler son imaginaire, et surtout le faire à son rythme. Ils restent ouverts à toutes les interprétations ». En parlant de ses livres, il dit : « ce sont mes cailloux du Petit Poucet. J’en sème là où je passe, et j’aime croire que les enfants suivent ces traces que je leur ai laissées. »

Au terme de cette heure riche en découvertes et en éclats de rire, les élèves et leurs accompagnatrices sont repartis ravis de cet échange. Les enfants, eux, n’en ont pas perdu une miette : « Il nous a montré comment faire rentrer des histoires dans notre tête avec des tours de magie, c’était bien ! », « il nous a appris une chanson qu’on doit réciter le soir avant de dormir : papa, maman, raconte-moi une histoire s’il-te-plaît, ou je te mange tout cru, grrrr ! ». A bon entendeur…

 

Le blog d'Edouard Manceau:

http://edouardmanceau.blogspot.fr/

Le palmarès Prix Sorcières 2015:

http://librairies-sorcieres.blogspot.fr/2015/01/les-prix-sorcieres-2015.html

C'est quoi le Prix Sorcières?

http://www.abf.asso.fr/2/25/13/ABF/le-prix-sorcieres-pourquoi-comment-et-son-histoire-?p=5

27 petits curieux à la médiathèque
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Published by Alice Chandoiseau
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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 09:22

Bibliothécaire jeunesse en activité, je me suis lancée un défi il y a plus d’un an : reprendre le chemin de la fac et préparer un Master professionnel de littérature pour la jeunesse… Vaste programme… Deux petites voix dans ma tête se partageaient la vedette :

- Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras jamais. Fonce!

- Attention, réfléchis bien... Mener de front études et activité professionnelle est difficile...

Je suis de nature curieuse, le programme était alléchant, et puis j’aime bien remuer mon jus de crâne de temps en temps, histoire qu’il ne stagne pas ! Enfin bref… Me voilà à nouveau étudiante. 

Après une année de travail intense, j’ai pu présenter un mémoire intitulé « L’oralisation de la littérature en bibliothèque comme outil de médiation auprès des adolescents ». Au programme: l’origine et l’évolution de la littérature orale, l’importance de la mise en voix du texte littéraire, la relation qu’entretiennent les ados avec le texte littéraire, et le rôle de passeur du bibliothécaire. Etant en pleine promotion d’un fonds de romans pour adolescents et jeunes adultes, j’ai conjugué travail de terrain et recherches universitaires.


J’ai profité d’un projet en partenariat avec un lycée de la ville pour développer ma collaboration avec l’équipe de la collection de romans Exprim’, chez Sarbacane. Les élèves ont ainsi pu rencontrer Insa Sané, qui leur a offert sa gentillesse, sa disponibilité et son grand talent ! Quelques mois avant cette rencontre, J’ai eu la chance de pouvoir présenter Axl Cendres, elle aussi auteur Exprim’, à des classes de seconde. Une journée mémorable !

C’est à partir de ces expériences qu’a germé l’idée d’une table ronde entre les différents acteurs Exprim’ : Insa Sané, Axl Cendres et Tibo Bérard, un directeur de collection toujours enthousiaste et surtout un grand amoureux des mots et de la littérature. 

Voici donc un document inédit. C’est cadeau, prenez-en soin * ;)

* récupérer un ou des extraits n’est bien sûr pas interdit, mais pensez à citer la source. Merci beaucoup !

 

 

Mercredi 19 juin 2013. Locaux des éditions Sarbacane, rue d’Hauteville, Paris 10ème. 

Echanges transcrits à partir d’une table ronde organisée entre Tibo Bérard, directeur de collection, Axl Cendres et Insa Sané, auteurs, et moi-même.

Deux heures très agréables, entre moments de débat passionnés, retranscrits ici, et instants de franche rigolade. Entre Axl et Insa, difficile de garder son sérieux... ;)

  

Bonjour à tous les trois, et merci d’avoir accepté de participer à cette rencontre !

Mes questions s’adresseront tantôt à l’éditeur, tantôt aux auteurs, aux trois en même temps. N’hésitez pas à interrompre pour compléter, discuter, ajouter,… 

Quelle est l’origine du nom d’ « Exprim’ » ?

Tibo Bérard: Plusieurs idées sont à l’origine de ce nom. D’abord l’envie de faire quelque chose de plutôt excessif, par opposition à quelque chose de sobre. La deuxième idée était de proposer une collection en interactivité avec les lecteurs : on « ricocherait » sur la parole des jeunes en devenant leur porte-voix. La troisième idée est matérialisée par le sigle X de « Exprim’ » (note : la véritable typographie du mot, tel qu’il apparaît sur les couvertures des romans, est « eXprim’ »), qui représente l’interdit, la zone libre, l’apostrophe étant un peu la marque urbaine des mots-valises et des expressions bricolées.


Depuis 2006, la collection a beaucoup évolué, elle s’est ouverte à des styles très différents et a élargi son lectorat. Elle a d’abord été estampillée collection de « littérature urbaine ». On a vite compris que ce terme était un peu réducteur, puisqu’elle a pris d’autres chemins : sont rapidement parus des textes plus intimes, des polars, des « ovnis littéraires ». Finalement, Exprim’ se développe dans une belle hybridité, tout en gardant une certaine  unité.

Tibo Bérard : C’est tout à fait ça !

Je suis un peu responsable de la marque trop urbaine qui a caractérisé les débuts de la collection. Le problème, c’est que quand on crée une collection, on affirme un point de vue. La collection ressemble alors un peu trop à son éditeur. Et cela, les auteurs me l’ont fait remarquer. Cette ouverture de la collection, que tu analyses bien et à laquelle on travaille depuis trois ans, est le résultat de plusieurs choses. Les plumes d’ Exprim’ m’ont prouvé, chacun à leur façon, qu’il existe de vrais univers d’auteurs. Ça m’a beaucoup fait réfléchir. Par exemple, Insa ne se cantonne pas à l’univers urbain parce qu’il aime le hip-hop, et l’écriture énergique d’Axl ne veut pas forcément dire qu’elle est un auteur punk… J’avais tendance à mettre des slogans partout, à stigmatiser la collection, et quand un texte n’était pas assez percutant, je ne le retenais pas. Je me suis rendu compte, parce que les auteurs, les libraires et les professionnels du livre me l’ont fait remonter, que c’était intéressant d’ouvrir à d’autres écritures, en gardant une touche d’impertinence et d’énergie. Exprim’, c’était ça, et pas seulement l’axe urbain.

J’ai donc téléphoné à mes auteurs-clés, en leur disant « voilà, on va essayer d’ouvrir notre arc. Il est peut-être temps de penser davantage à l’histoire, à l’aventure. » Et Bibow (note: le personnage de La Drôle de vie de Bibow Bradley) est né de cela : le fait d’avoir ouvert notre spectre littéraire, pour sortir de la marque urbaine. Axl a réussi à marier son univers de marginaux à ce souffle d’aventure. Insa, dans Tu seras partout chez toi, fait revivre magistralement le conte, qui était déjà présent, mais à plus petites doses, dans Sarcelles-Sakar et Daddy est mort. Ce coup de téléphone était un peu délicat à passer, mais finalement, il a donné les plus beaux romans de la collection ! Cette satisfaction s’est accompagnée d’une sorte de rétribution puisqu’Axl a eu la Pépite du Roman adolescent européen, et que depuis la rentrée 2012, Exprim’ a le vent en poupe : davantage de visibilité chez les libraires, moins de retours,… La collection est devenue plus « grand public » au sens noble du terme.

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Axl Cendres : J’aimerais rebondir sur ce que tu viens de dire… Exprim’ pour moi, c’est la jeunesse dans l’écriture. Que ce soit les jeunes qui sont le plus attirés par cela est normal : c’est une langue qui leur parle. Je trouve que Sarcelles-Dakar est le roman qui représente le mieux la collection. Il commence dans une langue très parlée et nous emmène tout doucement dans un univers très littéraire, dont on n’a pas envie de sortir. C’est le roman que je conseille aux faibles lecteurs. C’est ensuite une question de curiosité. J’ai rencontré chez toi à Forbach des élèves de 15-16 ans. Quelques mois avant, dans une petite ville, j’avais rencontré un club de lecture de retraités ! Ils avaient lu et compris mes romans d’une manière différente. C’est beau, et c’est ça,Exprim’ !


Insa Sané : La collection est à l’image de cette nouvelle génération, qui prend le pouvoir dans la culture. C’est d’abord une génération qui a besoin de mélanges, qui a une culture étendue, quoiqu’on en dise! Ils surfent sur le rock, le rap, sont capables de te citer des chanteurs de n’importe quel horizon, et même quelques auteurs. Hier, j’étais à Saint-Denis, et dans la rue un petit gamin « déglingos » (le « déglingos », c’est celui qui chahute, qui fait n’importe quoi) se met à chanter « Gare au gorille ! ». Je me dis « C’est quoi le truc, quoi ! On est à Saint-Denis ! Il a 12 ans, et il chante Brassens ! ». Exprim’, selon moi, c’est cette idée selon laquelle on embrasse plusieurs cultures, plusieurs registres de langue, on a envie de s’inventer un monde et de se l’approprier.


Axl Cendres : En tant qu’auteurs, on a envie d’inventer un monde, oui, mais aussi de montrer le monde tel qu’il est réellement.


Tibo Bérard : Il y a une dimension qui s’est imposée à moi petit à petit, à laquelle j’avais tendance à être rétif : une sorte d’engagement. Au départ, j’étais fasciné par la langue, puis l’histoire, la fiction, a pris une place plus importante, comme dans un troisième temps une dimension socio-politique, avec Frangine (note : roman de Marion Brunet, publié récemment, qui parle d’homoparentalité) ou Je suis sa fille, qui sera publié en septembre 2013, qui traite de la crise et de la jeunesse face à des actualités comme l’affaire Cahuzac notamment. Cette dimension était déjà présente dans les romans d’Axl et Insa, mais j’avais tendance à la minimiser, et je mettais systématiquement en avant l’identité urbaine des textes. Maintenant je parle davantage de romans humains, vivants, et même engagés ! « Humain » n’a rien à voir avec le monde des Bisounours, c’est plutôt un terme qui désigne des textes palpitants.

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Exprim’ est une grande famille. Tibo est un peu comme le pivot de la collection, et autour de lui gravite une constellation d’auteurs et de textes. La métaphore est-elle juste ?

Tibo Bérard : Oui, c’est tout à fait ça. L’idée que les auteurs se rencontrent me plaît beaucoup.


Est-ce le cas dans les autres maisons d’édition ?

Précisément non… Moi, ça me plaît parce que ça crée de l’émulation: on développe des liens, les auteurs ricochent les uns sur les autres. Dans un métier où l'argent a parfois du mal à rentrer, le plaisir est indispensable, artistiquement comme humainement.   

Pour moi, les auteurs-phare de la collection représentent des pistes d’évolution, permettant de définir des mondes sur lesquels je peux m'appuyer.


Comment se passe votre collaboration éditeur/auteur ? Sur quels aspects Tibo est-il le plus pointilleux ?

Insa Sané : La phase d'écriture est une phase de souffrance! On s'attrape pas mal! Par exemple, Tibo dit « il te reste trois mois pour rendre ton texte », alors que je sais pertinemment qu'il m'en reste cinq (rires). Et puis quand on est dans le concret du texte, on peut discuter pendant des heures sur un mot ou une phrase, parfois une virgule qui a son importance. On reste tous les deux sur nos positions jusqu'au consensus final.


Tibo Bérard : Je ne suis pas d'accord, Le terme de « consensus » n'est pas le bon… On arrive la plupart du temps à des romans qui ont muté d'une version 1 à une version 15, dont on est très fiers tous les deux. Souvent, l'auteur fait une proposition qui est plus forte que l'idée que j'avais, et c'est le but!


Axl Cendres : Pour compléter ce qu'a dit Insa et parce que chaque auteur travaille de façon différente : Tibo ne m'a jamais dit « il te reste tant et tant de semaines... ». Il me dit plutôt, à chaque fois que je lui soumets la suite du texte, « tu peux aller plus loin, développe! ». Il s'adapte, et c'est là je crois l'intelligence de l'éditeur.


A ce propos, de quelle manière peaufinez-vous le texte ?

Axl Cendres : Au fur et à mesure de l'écriture d'Aimez-moi maintenant, par exemple, le personnage devenait inactif, et l'intrigue perdait du rythme. Tibo m'a dit « ton personnage doit absolument agir, à un moment ou à un autre ». Je lui ai répondu que ce personnage est orphelin, et pour cette raison il ne sait pas agir, il n'en a pas les codes... J'ai finalement trouvé : la seule chose qu'il connaisse dans la vie, c'est la médecine. J'ai infligé une crise cardiaque à son vieux voisin, il était donc obligé d'agir!

Ce que dit Insa à propos de la virgule est véridique, ça nous est arrivé souvent. Et puis le côté khâgneux de Tibo transparaît souvent dans sa façon de retravaillez un texte (rires).   

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Tibo Bérard : J’analyse beaucoup les textes, je dis toujours que j’en tombe amoureux… Je les connais sur le bout des doigts. Je les relie cent fois pour trouver un principe de cohérence, les contours d’un monde. Quand un texte est bon, tu le vois, ce monde. Si par exemple on propose un mot pour en remplacer un autre, ce n’est pas parce que ce mot est plus joli, mais parce qu’il rentre dans ce monde-là. Pour mon côté khâgneux, c’est vrai qu’il y a des choses que je ne peux pas laisser dans un texte !… par exemple, des tournures de phrases pas correctes, même employées volontairement par l’auteur pour un effet de style.

 

Axl Cendres : A part ces détails d’écriture qui sont parfois contraignants pour l’auteur… Une fois qu’on a le roman dans les mains, et Insa me rejoindra là-dessus, on se rend compte que Tibo a réussi à nous faire écrire le « meilleur livre possible ». C’est ce qui fait de lui un bon éditeur ! L’exemple que je donne souvent aux ados que je rencontre est dans Bibow Bradley. Dans le premier chapitre, j’ai écrit « mes parents s’en fichaient de moi ». Tibo m’a renvoyé mon brouillon en me disant « ne le dis pas, montre-le ». Et c’est comme ça que j’ai imaginé que les parents de Bibow oublient de l’inscrire à l’école. C’est bien plus fort que d’écrire simplement « mes parents etc.. ».


Tibo Bérard : Oui, et c’est souvent ce qui donne ensuite les plus beaux passages, les plus belles scènes.

Ce qui est magique, c’est quand on confronte nos idées, quand on se lance dans un grand débat pour la suite de l’histoire, ce qui donne parfois un chapitre tout neuf ! Il y a un aller-retour qui est riche, dans notre façon de travailler : parfois je propose un mot, que l’auteur ne retiendra pas, et puis je le retrouve finalement trois lignes plus loin. Evidemment, je ne prétends pas rentrer dans l’univers de l’auteur... son univers est suffisamment puissant, marqué, pour intégrer ou pas ce que je lui propose.


L’oralité est la marque des textes Exprim’. On entend encore trop souvent que ces romans sont vulgaires, que ces gros mots écorchent les oreilles, ou parfois même que ce n’est pas français. Que répondrais-tu à cela ?

Tibo Bérard : Que la correction grammaticale ou syntaxique n’a rien à voir avec les gros mots ou la vulgarité… Les textes qu’on propose sont créatifs, riches, et nourris de l’oralité. J’aime beaucoup cette idée, et je tiens aussi à ce que ces textes soient irréprochables, grammaticalement.  


La drôle de vie de Bibow Bradley et Tu seras partout chez toi sont des romans qui se démarquent des précédents. Pourquoi et en quoi sont-ils différents ? Avez-vous ressenti le besoin d’écrire quelque chose d’ « autre » ?    

Insa Sané : Pour ma part, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire la saga (note : La Comédie urbaine), mais je n’aime pas qu’on me cantonne à un style, à un univers. J’ai envie d’explorer d’autres chemins, et là où je m’éclate le plus, c’est quand je suis vraiment en difficulté. A partir du troisième roman, j’ai commencé à acquérir certains réflexes d’écriture, par rapport au style, aux astuces pour passer d’un chapitre à un autre,… Et quand ça devient trop facile, tu ne t’étonnes plus, tu ne te cherches plus. Avec Tu seras partout chez toi, j’ai pu à nouveau me mettre en danger, sauter sans parachute, et prendre du plaisir !


Dans Tu seras partout chez toi, y-a-t-il un part de vécu, quelque chose d’intérieur ?

 Insa Sané : Dans un sens, je pars toujours de moi ! La subtilité, c’est ensuite de faire croire au lecteur que c’est vraiment un morceau d’autobiographie. Par exemple, ce sont mes parents qui ont quitté le Sénégal les premiers, je les ai rejoints ensuite. Je n’ai jamais connu la guerre. Par contre, j’ai effectivement essayé de rentrer chez moi. Je pars de cette anecdote pour en faire une fable. L’important, c’est aussi de réussir à retranscrire les émotions, celle de l’abandon par exemple. Si tu écris « je suis amoureux », tu bannis toute émotion. Le sentiment amoureux doit passer par le corps et par l’action. Le lecteur doit « sentir » l’amour. Ce qui est important dans un texte ne doit pas être dit, mais être montré.


Axl Cendres : Pour ma part, quand je me suis lancée dans l’écriture de Bibow, je marchais un peu sur des œufs ! Je n’ai pas connu la guerre du Vietnam, ni Woodstock,… c’était casse-gueule ! Tibo m’a suivie, ce qui est une énorme marque de confiance. Je me suis beaucoup documentée, bien sûr, et j’ai aussi utilisé mes propres références, comme les films Full metal jacket, Forrest Gump, et Il faut sauver le soldat Ryan. Et puis je me suis dit « zut, je n’ai pas fait la guerre du Vietnam, mais mes lecteurs ne l’ont pas faite non plus ». Il y a donc forcément du théâtre, de l’imaginaire, dans ce que je raconte. Et puis finalement, les lecteurs accrochent !

 

 

Après l’étape de la gestation du texte, vient celle de la naissance du livre, en tant qu’objet éditorial. Rien n’est laissé au hasard : le paratexte, la couverture, la promotion qui accompagne la publication, votre présence sur la toile (et plus particulièrement via Facebook, Dailymotion, la blogosphère), mettent en scène le « nouveau roman Exprim’ ».

Tibo Bérard : Le travail sur les couvertures, c’est Charlotte, notre nouvelle maquettiste, qui l’a repris. Elle lit le roman avant et s’en imprègne, et apporte des réponses très personnelles et très pertinentes. Sa culture graphique très éclectique est aussi un vrai plus.

C’est Anaïs (note : la chargée de presse et de diffusion des éditions Sarbacane) qui a impulsé le travail sur la blogosphère, relayée maintenant par notre stagiaire. Moi-même je fais un peu de veille. Il est clair qu’aujourd’hui, et particulièrement dans le registre des jeunes adultes, un article dans Libé n’a pas le même impact qu’un article relayé par des dizaines de blogueurs !


Les romans Exprim’ sont donc véritablement mis en scène à leur sortie. Est-ce une façon de se démarquer dans le paysage éditorial français et une manière de militer pour une nouvelle littérature ?

Tibo Bérard : Bien sûr ! Dès que le roman paraît, on a envie de mettre l’auteur en avant, ça fait partie du business. Ah, dès que je dis « business », tu fronces les sourcils ! Je ne suis pas d’accord avec toi, il faut remettre les choses dans leur contexte. Dès la sortie du livre, on le théâtralise : on a envie de montrer les auteurs, qui sont jeunes, cools, qui ont un discours intéressant, qui ne sentent pas la naphtaline, à l’image de notre collection. On a envie de « mettre le livre en scène », comme tu le dis joliment ! Il ne faut pas avoir honte de copier les armes des grosses machines qui publient des séries toutes anglo-saxonnes. Exprim’, c’est de la création cent pour cent française, et si on peut la mettre en avant en la vendant, allons-y !

L’autre jour, une bibliothécaire m’a interpellé par rapport à nos couvertures, qu’elle trouvait « trop marketing, trop accrocheuse ». Eh bien c’est exactement ce qu’on cherche ! Ce qui porte préjudice au milieu de l’édition, c’est cette espèce de sacralité qu’on voue encore au livre. Avec une culture assez snob, j’étais de ceux qui soutenaient mordicus que « si ce livre est un best-seller, c’est que c’est forcément un mauvais livre ». Cette façon de penser est un manque d’intelligence, ce n’est pas généreux par rapport au lecteur.


C’est en fait un amalgame entre le roman à succès et le roman facile à lire, vite  et mal écrit. Amalgame qui nous oblige, nous bibliothécaires, à ne lire et à ne conseiller que les romans qui ne se vendent pas aussi bien que le dernier Stephenie Meyer…

Tibo Bérard : Il n’y a rien de bassement commercial dans notre stratégie marketing. L’exemple le plus récent, c’est le dernier roman d’Axl, La drôle de vie de Bibow Bradley, qui se vend extrêmement bien (presque trois fois les ventes de ses romans précédents), grâce notamment au prix de la Pépite obtenu à Montreuil et sa couverture.

 

 

Vos premiers prescripteurs, parmi les professionnels du livre, sont les libraires, suivis des bibliothécaires et des enseignants, et j’en oublie peut-être. Pour ma part, je suis là en tant que prescripteur, passeuse de littérature, et dans le fonds que j’ai créé il y a quatre ans, Exprim’ tient une place importante.

J’avais au départ la même vision de la collection que beaucoup de monde : des romans pour ados, un univers noir et urbain, des styles « trash ». Par déformation professionnelle (parce qu’il faut catégoriser, ranger, définir) et parce que cette collection arrivait pile poil au moment où on s’interrogeait intensément sur ce nouveau lectorat et cette littérature émergente. Je me rends compte aujourd’hui que les romans Exprim’ intéressent aussi bien l’ado à la recherche d’un choc littéraire que la quadragénaire habituée de la médiathèque qui lit de tout sans a priori.

Ces usagers sont interpelés via une prescription passive (sélection de nouveautés sur les tables). La prescription active (les animations-lecture) va toucher un autre type de public : les jeunes auxquels nous nous adressons bien sûr, mais aussi les adultes accompagnants, en l’occurrence les enseignants. Certains, à la fin de la séance, viennent nous voir pour nous demander le titre de tel ou tel roman, le nom de la collection. Ils semblent toujours agréablement surpris par leur découverte.

Car c’est pour eux une découverte, et j’ai beaucoup de mal à comprendre comment le milieu enseignant semble si loin de la réalité littéraire contemporaine, celle qui parle à leurs élèves !

Tibo Bérard : Convaincre l’Education nationale du bien-fondé de notre travail est un énorme chantier. Il y a un relai formidable de leur part des libraires, avec qui on a gagné la partie. Nos relations avec les bibliothèques ont mis davantage de temps, mais je peux dire qu’il se passe aujourd’hui quelque chose d’assez fort entre nous. Non seulement la collection a été adoptée, grâce à des initiatives comme la tienne, mais elle a fait aussi bouger les lignes des secteurs.


Je fais partie de la commission de bibliothécaires lorrains pour la remise du Prix Sorcières, et je propose régulièrement des romans Exprim’. Rien à faire, ils ne passent pas… Il y a peut-être un souci du côté de la loi de 1949, mais l’argument qui revient toujours, c’est la noirceur des récits. Il y a encore un gros travail à faire de ce côté-là, même en bibliothèque.

Tibo Bérard : On a pourtant un vrai plus à ajouter à la lecture de nos romans : un apport pédagogique et culturel, que les auteurs matérialisent sous forme d’atelier d’écriture. Une exploration des mythes à partir des textes d’Insa, un travail de recherches sur les années 50-60 aux Etats-Unis autour du roman d’Axl, sont des prolongements possibles. Dans les collèges et les lycées, quand les auteurs sont invités, c’est plus souvent à l’initiative du documentaliste que d’un prof.


Insa Sané : Il y a une autre explication, et je dis ça en connaissance de cause : quand j’étais lycéen, les cours de français m’ennuyaient, parce que le prof ne savait pas parler de l’œuvre qu’il nous présentait : il ne savait pas nous le « vendre », nous donner « envie »… Pour caricaturer, il nous répétait ce qu’il avait appris dans son manuel, ces mots n’étaient pas les siens, si tu vois ce que je veux dire ! Voilà pourquoi je pose l’hypothèse que certains profs ne lisent pas. C’est peut-être plus facile d’écarter un roman comme Sarcelles-Dakar ou Echecs et but ! en disant aux élèves que ce ne sont pas des livres pour eux, plutôt que d’essayer de les analyser avec eux et d’en débattre.


Axl Cendres : J’ai un contre-exemple d’autant plus parlant qu’il s’agissait de deux profs dans la même ville, à Bordeaux. La première m’a laissé sa classe toute la matinée, et est partie faire autre chose… Le deuxième prof, l’après-midi, avait lu et compris le livre, l’avait travaillé avec ses élèves, les avait poussé à réfléchir, ce qui a donné lieu à un échange formidable. Il existe des profs qui s’investissent !

Travailler dans la transmission culturelle demande de l’investissement, de la passion, il faut savoir se donner, se mettre en spectacle, être un relai pour les jeunes. Si les profs ne jouent pas leur rôle, ils participent à l’échec des élèves. Et s’ils ne sont pas capables de donner envie à leurs élèves de lire, c’est qu’ils sont les premiers à s’ennuyer !


Axl Cendres : Je suis décidément un peu plus optimiste qu’Insa (rires) ! On entend que les romans Exprim’ sont noirs… ils reflètent simplement la vie dans ses bonheurs et ses malheurs. Et quand c’est difficile, on essaie de positiver.


Insa Sané : Ceux qui trouvent nos romans noirs confondent les termes « noir » et « populaire ». Mes personnages sont populaires, ressemblent au plus grand nombre et viennent de la rue. Ils ont des problèmes plus terre-à-terre que les habitants d’un centre-ville, qui sont toujours en quête de sensationnel. Leur quête à eux, c’est d’être heureux au jour le jour. Les histoires qui viennent de la rue peuvent être belles, joyeuses et souriantes. Si certains se trompent de terme, c’est qu’ils n’ont pas lu ou qu’ils ne savent pas lire.

 

…ce qui est pourtant l’une des conditions de la mission du « passeur de littérature ».

Une collègue m’a dit un jour « Toi, tu es une vraie bibliothécaire, parce que tu crois en ton métier, tu crois en ces jeunes, même s’ils ne lisent pas ». Je n’ai pas compris tout de suite où elle voulait en venir, tellement c’est évident pour moi. Dans un groupe de vingt adolescents en rupture avec le livre, combien vont revenir après l’animation à la médiathèque, combien vont rouvrir un livre ? Quatre, au mieux. Qu’est-ce-qui est le plus important, au final ? C’est d’essayer à toute force de leur faire aimer la littérature, ou plutôt de leur faire vivre une expérience forte, même si elle tient dans une après-midi, dont ils se souviendront longtemps ?

 

 

L’oralité est une des raisons d’être de la collection. Via mes recherches, j’essaie de montrer qu’oralité et écriture sont deux moyens d’expression qui se répondent et s’interpénètrent. Vous venez tous les deux d’univers différents, mais ce qui vous rapproche, ce sont ces accents oraux dont sont émaillés vos textes. Quel est votre rapport personnel à la langue et à la transmission orale ? Influence-t-il votre écriture ?

Axl Cendres : Personnellement, je n’ai pas fait d’études littéraires, contrairement à Tibo, et j’ai commencé à lire des livres très tard. Quand j’écris, je suis totalement débridée. Tibo me recadre, me demande même si j’ai fait exprès d’écrire une a-na-lepse... Je ne sais même pas ce que c’est (rires) ! J’écris plutôt comme ça me vient, et je me permets des choses qu’un auteur qui a beaucoup lu et réfléchi sur son style se permettrait peut-être moins.


Tibo Bérard : Ce que tu as toi, c’est une rigueur scientifique : des effets de miroir, des mots très précis, des figures de style particulières, comme celle qui consiste à associer une couleur à un son ! (note : la synesthésie)


Insa Sané : Pour ma part, mon rapport à l’oralité a commencé avec la poésie. Quand j’étais gamin, je m’enfermais dans ma chambre pour lire à voix haute des recueils de poèmes. Mon frère se foutait de moi (rires), mais tant pis, moi j’adorais ça ! Et puis il y a la tchatche de la rue. Quand tu grandis dans des milieux populaires faut avoir du bagout. En règle générale, si tu as de la tchatche, tu as moins à utiliser ta force. Et puis tu es au centre. Toute mon année de troisième, au collège, aux récréations, on organisait des concours de vannes ! Il fallait savoir utiliser la langue, sélectionner les mots, inventer des termes, être concis, avoir de la verve… et cette faculté, j’essaie de la mettre à profit dans mes textes. Aujourd’hui, je vis à Saint-Denis, quartier encore plus populaire que Sarcelles. La rue est faite de mélanges : la rencontre entre plusieurs langues enrichit la langue indigène, et c’est ce que j’ai envie de défendre.

Dans notre manière d’écrire, on est des chercheurs, on teste de nouvelles saveurs, et l’oralité est un outil incontournable. On a fait un travail d’oralisation avec Axl il y a deux-trois mois : elle arrive parfaitement à restituer la langue orale à l’écrit. Par contre, lire son texte à haute voix lui est presqu’impossible.


Axl Cendres : Je voudrais faire un parallèle avec ce qu’a dit Insa tout à l’heure. Moi je n’ai pas grandi en banlieue, mais la banlieue existe au centre-ville de Paris, dans les bars PMU, ou « bar à tocards » ! Ces gens y sont assis tout le temps, et c’est à qui sortira la meilleure vanne, le meilleur mot. Ce sont mes lieux de prédilection.  


Et qu’en est-il de la lecture à voix haute de tes textes ?

Axl Cendres : Je n’y arrive pas ! C’est de la pudeur. Je semble être quelqu’un qui a de la facilité à s’exprimer, mais c’est une façade. Une personne qui me connaît bien m’a dit un jour « tu parles, tu parles, mais en fait tu ne dis jamais rien ». Ce n’est pas totalement faux ! Je ne prends pas de plaisir à lire à haute voix, je ne dois pas encore avoir assez de recul avec ce que j’écris.

 

  

Je travaille aussi sur l’acte de raconter, qui est proche de celui de transmettre. Que signifie pour vous « raconter une histoire » ?

Insa Sané : « Raconter une histoire », c’est devenir pendant un instant le héros du roman. C’est toi qui porte l’histoire, ça te permet d’exister en attirant tous les regards. Tu apprends aussi à tes enfants à raconter et à devenir le personnage principal pendant un instant.

Dans les milieux populaires, tu racontes une histoire, et le lendemain, elle a déjà pris de l’ampleur. C’est pire que le téléphone arabe (rires) ! Quand j’étais au lycée, il m’est arrivé une galère un samedi soir, je me suis fait agresser par une bande. Le dimanche je suis resté chez moi. Le lundi, en retournant au lycée, les copains n’en croyaient pas leurs yeux : « Mais t’es pas mort ?? ». Du samedi au lundi, la version a beaucoup tournée dans le quartier. Bien sûr, c’est la meilleure version, celle où j’étais mort, qui a été retenue ! Quand on écrit, on ne restitue pas la réalité, on est dans « l’histoire intéressante » !

Ton histoire, à l’oral, elle va changer, s’adapter à son temps. Dès qu’on écrit l’histoire, elle se fige ! Quand on a écrit la Bible par exemple, on a figé la croyance.


Quand tu lis à voix haute, tu racontes tout de même une histoire ? Tu incarnes le texte ?

Insa Sané :Quand je lis à voix haute, je ne lis jamais de la même manière. Il faut se réapproprier le texte et le redécouvrir à chaque nouvelle lecture. Etre dans la temporalité, ne pas chercher à le lire comme tu l’as lu hier. Quand tu as saisi ça, tu peux le retranscrire plus facilement à l‘écrit.

Axl Cendres : « Raconter une histoire » pour moi, c’est plutôt comme de raconter une histoire à un enfant pour l’endormir. C’est faire oublier à la personne qui t’écoute ses petits tracas du jour, la divertir, la toucher. Les Américains ont trouvé un très bon mot pour ça : « entertainment » (note : divertissement, souvent utilisé dans le cinéma).  


Adapter au cinéma, c’est aussi oraliser, dans un certain sens ! Il y a des adaptations de vos romans en cours, je crois ? 

Axl Cendres : Oui, on est en train de travailler sur le scénario. Le réalisateur m’a dit « adapter son livre, c’est comme accoucher de son enfant une deuxième fois »… Ce n’est pas évident, parce qu’il faut revenir sur des choses auxquelles on tenait dans l’écriture.

Insa Sané : C’est exactement ce que dis Axl. Tu connais ton texte, mais tu dois le revoir d’une autre façon. Ce n’est que de l’oralisation, du scénario, et de l’image ! D’ailleurs, tu dois encore davantage montrer que dire.

Tibo Bérard : Insa et Axl sont tout à fait capables d’écrire pour le cinéma, chacun à leur manière. Insa est un conteur, il maîtrise parfaitement la structure, le flux de la narration (les dialogues viennent en contrepoint), et Axl est davantage une dialoguiste, c’est-à-dire qu’elle met toute l’intensité dans les dialogues (alors que les péripéties sont là en contrepoint). Là-dessus, ils sont pratiquement symétriques.

Merci à tous les trois pour votre disponibilité, votre bonne humeur et votre grand talent!      


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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 16:17

Kitty Crowther est sans conteste l'une des auteurs pour la jeunesse qui me parle le plus. Son trait de crayon, doux et juste, reflet de l'âme humaine, emmène le lecteur dans les circonvolutions de ses pensées et de son monde. Car Kitty Crowther, c'est tout un monde justement, et des personnages qui, une fois rencontrés, élisent domicile dans un coin de votre tête et vous accompagnent. Elsewise et Petite Mort, Emilienne, Poka et Mine, et puis Annie...    

 

Annie est malheureuse. Sa mine est aussi sombre que sa robe qui la couvre jusqu’aux pieds. Elle ne trouve distraction qu’en contemplant du haut de sa colline le lac aux trois îles, où elle pêche pour se nourrir. Une nuit, lasse de se battre contre sa solitude, Annie décide d’en finir. Elle se laisse glisser vers le fond du lac… et y découvre une raison de vivre. Les mystérieuses îles cachent en fait trois géants aquatiques. Forte de ce secret, Annie va réapprendre à sourire et à espérer. Ses amis vont lui demander son aide pour déjouer la malédiction pesant sur eux : ils ont peu de temps pour rejoindre des géantes et s’unir à elle. Leur quête se terminera bien, puisque même Annie trouvera la clé du bonheur.

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Un récit juste et délicat, écrit comme un conte. Le lecteur est mis dès le début face à la profonde tristesse d’Annie, qui envahit toute la page à l’image des paysages nordiques. Mariant habilement la technique de l’aquarelle, de l’encre noire, du feutre et de ses habituels crayons, Kitty Crowther a travaillé les contrastes. Elle pose ainsi l’essentiel de son histoire : les premières pages, colonisées par le noir, traduisent la solitude d’Annie. L’illustration montrant Annie glissant vers le fond du lac est investie par une reposante couleur or, qu’on retrouvera sur le corps des trois géants. Le récit respire alors, et la fin sonne comme un "Et ils vécurent heureux".

Kitty Crowther réussit une fois encore à emmener le lecteur dans son univers, à mi-chemin entre onirisme et réalisme. Fidèle à ses multiples sources d’inspiration, telles que les contes et légendes anglo-saxonnes, elle nous livre ici un album lumineux.

A partir de 8 ans. Une lecture plus enrichissante si accompagnée.     

 

D’autres personnages féminins de Kitty Crowther pourraient être des sœurs d’Annie : Leslie, dans L’Enfant racine, et Lila, la petite fille de Moi et Rien.

Annie du lac (Ecole des Loisirs / Pastel, 2009) a été récompensé par le Prix Baobab 2009, remis lors du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil.

 

Pour fouiller un peu l'univers crowthérien:

la fiche du site Ricochet link

 

l'émission en trois volets "Les Passagers de la nuit" (diffusée fin 2010) consacrée à Kitty Crowther  link  

(Trois fois 30' de pur bonheur... les entretiens ont été enregistrés dans l'atelier de Kitty Crowther, qui se confie au micro de la journaliste avec simplicité et humour - son rire particulier est communicatif! -) 

 

Sophie van der Linden parle de Lutin veille, traduction d'un texte d'Astrid Lindgren et dernier album illustré par Kitty Crowther link

 

et pour le bonheur de partager, Le Banc, de Kitty Crowther et Bruno Salamone (musique de Sissi Lewis), un court-métrage de 4'40'' que je trouve sublime :

 


 

 

 

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 21:50

… des éditions Sarbacane. Des romans à destination des 8-12 ans, écrits par des plumes françaises, couplant une grande littérarité et un sens de l’humour en totale fusion avec l’univers des jeunes lecteurs d’aujourd’hui. Raphaële Moussafir et Marion Brunet ont l’honneur d’inaugurer cette nouvelle collection.

 

« Un grand cocktail d’humour, d’aventure et d’irrévérence », lit-on sur la plaquette de lancement. Et puis du peps en grosses poignées, et des bons mots en subtiles pincées ! On n’en attendait pas moins de cette nouvelle collection, chapeautée par Tibo Bérard – héhé, je vois un sourire entendu se dessiner sur votre binette genre « hum, ah oui, Tibo Bérard, des éditions Sarbacane, c’est du lourd » - .

« Pépix »… Un petit nom parfait. En même temps, y-en-avait-il un autre ? Des pépites, dirait Tibo, qui parle de « ses bébés » comme de pierres précieuses, à polir et repolir. Merci, Boileau* ! Des pépix heu… pépites, qui reprennent toutes les qualités de leur grande sœur Exprim’ – mais siii, ne m’faites pas le coup de « hein ? Exprim’ ? keskecé ? », je vais pas me lancer dans un éloge d’Exprim’, sinon j’en ai pour la journée… les néophytes, allez faire un tour par là Des ados et des mots -.      

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Les couvertures d'abord, sont vraiment bien senties. Dans l'air du temps, elles n'ont rien à envier à celles des romans de David Walliams, le « nouveau Roald Dahl », ou des romans anglo-saxons de la même veine, à la Quentin Black ou Tony Ross. Les personnages sont justement croqués, avec ce qu’il faut d’espièglerie. Petite préférence pour l’univers de Till Charlier, dont l’ogre est délicieusement affreux.

L’interactivité est aussi au programme. Critère indispensable pour coller aux attentes et aux nouvelles pratiques zappantes et butinantes des lecteurs mutants du vingt et unième siècle. Autour du texte à proprement parler, gravitent donc des chapitres-bonus, des trucs et  astuces du héros - « Comment rendre ses parents chèvres » est particulièrement sournois… et jouissif !!! -, un glossaire pas très catholique, et des bonus bien trouvés - surtout la « recette spéciale de l’ogre pour rendre un vieux mangeable » - . Les commentaires en aparté de Léonore, la Petite Souris, apportent comme une voix off humoristique. Mais point trop n'en faut, à mon avis. Trop présentes, elles en deviennent extratextuelles. Les courts dialogues en bulles de bande dessinée enrichissent les illustrations et fonctionnent en complémentarité avec le texte.

 

Le style de Raphaële Moussafir est drôle et décapant ! J’avais déjà adoré Du vent dans mes mollets (Intervista, Les Mues, 2006). Elle excelle ici dans un récit pour les plus jeunes. Sa galerie de personnages est très réussie : Fulberte, la souris-barbue-sans-moustaches, pas gâtée par la nature, ou la (célèbre) Souris Verte, qui n’a pas inventé la poudre. J’ai un faible pour Victor-Emile, le vieux-très-vieux poète qui s’exprime en « ancien françois » : « Mooorbleu ! c’est pas tout ça, mais ripaillons, mes amiches ! hâtons-nous d’aller quérir un bon et doux breuvage car mon gosier est sec et je suis las de mon labeur ! » . Le personnage principal - Léonore, la Petite Souris… Vous suivez ou pas ? -, insupportable au début, gamine comme pas permis, gagne en épaisseur et grandit, tout simplement. Jamais moralisateur, tout en finesse.

Il y a des expressions délicieuses, côté Ogre et côté Souris, comme « petit édenté » lorsque Léonore s'adresse au lecteur, ou la surannée « têtue comme un âne et fière comme un pet », ou encore la « coquille géante d'escargot tout chaud », inventée, je vous le donne en mille, par cette chère Souris Verte, « ça schmoute », « musclé comme une madeleine écrasée », et autre expressions qui feront bien rigoler nos chères têtes blondes.

Les personnages nés de la plume de Marion Brunet sont attachants, drôles et elle vise juste. Bien sûr, la caricature est au rendez-vous, mais quand l’exercice est magistralement mené, c’est un plaisir de lecture. Mention spéciale pour l’ogre : laid, puant, affamé, et « gigantissime » - sauf son nez, petit-très-petit-minuscule… un complexe qui rend notre ogre presque normal -.

 

Vous l’aurez compris, un vent nouveau va bientôt souffler dans les rayonnages des librairies, des bibliothèques, dans les sacs des jeunes lecteurs et sous leur couette - ben oui, vous n’avez jamais tenté la lecture en mode agent secret : pyjama, couverture, lampe frontale, et tablette Milka ? euh... chhhut, le chocolat c’était mon truc à moi…-.

Parce qu’un bon livre, il vous scotche, vous tient prisonnier, vous embarque… des pépites, on vous dit… à suivre… lancement officiel le 5 mars…

 

* « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans cesse, et le repolissez » (chant I de L’Art poétique de Nicolas Boileau, 1674).

 

Pour d'autres avis, c'est par là :

celui de Gaëlle, de la librairie A pleine page link

celui d'une maman et de son fils de 11 ans link

celui de deux lutines-lectrices link

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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 18:27

Il est arrivé ce matin à Forbach, avec sa moustache, ses trois énormes valises, son bric-à-brac, ses plumes, et ses « nours »... Des peluches abandonnées qu'il console, qu'il bichonne, qu'il soigne, et qu'il emmène avec lui sur les routes.

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Après toute une vie consacrée au travail, Monsieur Louis découvre dans le grenier de sa maman récemment disparue, la peluche de ses nuits d’enfance : Isidore. Ce « nours », comme il dit, a été de nombreuses années le doux confident de ses émotions les plus secrètes. Un jour, la vie les a séparés. Monsieur Louis a été à l’école, s’est marié, a travaillé très longtemps, trop longtemps. Isidore, de son côté, a vécu un abandon quasiment naturel qui l’a conduit du coffre à jouets au tiroir d’une vieille armoire au fond du grenier. Il y est resté enfermé pendant quarante ans, tout seul dans le noir… jusqu’à ce fameux matin où Monsieur Louis, occupé à débarrasser la maison familiale devenue vide, a retrouvé l’ami d’enfance. Alors il vend la maison, arrête de travailler et fait ses valises. Le voilà parti à la recherche des « nours » abandonnés. Il recoud les pattes abîmées, leur rend la vue, et efface les cicatrices de la vie. Les peluches adoptées retrouvent douceur, odeurs et couleurs.

 

(extrait du site http://chercheursdartsenkor.fr/crbst_6.html ) 

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Quarante minutes hors du temps... Pour évoquer avec un drôle de monsieur grincheux - « un ours au cœur tendre », se plaît à dire le comédien quand il présente son personnage - l'importance des souvenirs, le pouvoir guérisseur de la mémoire, et la magie de l'enfance.

Le décor se compose de trois énormes et mystérieuses valises et d’une boîte toute poilue, une boîte d’ours bien sûr - rien de tel pour aiguiser la curiosité de nos chères têtes blondes ! -.

 

Une valise pour le toucher… Plumes légères, rubans que lui a laissés sa maman…

 

Une valise pour la vue… Monsieur Louis a précieusement gardé la boîte d’aquarelles de son papa. Grâce à elle, il redonne des couleurs aux « nours » qui ne vont pas bien…

 

Et puis une valise pour l’odorat… Son grand-père était boulanger, et Monsieur Louis se souvient avec émotion de l’odeur des gâteaux tout juste sortis du four. Mmh que c’était bon…

 

L’enfance est le monde des sensations. Le tactile, le goût, les couleurs, les sons... sont autant de déclencheurs d’images pour les petits devenus grands, une sorte de madeleine de Proust. Le comédien en profite pour aller plus avant dans la recherche du passé. Il titille les morceaux de souvenirs des grandes personnes et fait ressurgir des émotions trop longtemps contenues. « Des adultes viennent souvent me voir après le spectacle, les larmes aux yeux. Ils me disent l’émotion qu’ils ont ressentie. Et promettent de retrouver le doudou de leur enfance, parce qu’ils ont compris la force et la symbolique de ce vieil objet en peluche ».

 

« Quand on prend de l’âge, que reste-t-il de l’enfance ? »  C’est la question qui taraude Raymond Fiabane, celle qui guide son travail d’auteur-comédien.    
Plume d’Ours est bien sûr un merveilleux spectacle pour les petits, dont la mémoire est devant eux, encore à construire... C’est aussi un voyage pour les grands, ceux qui ont besoin de retrouver l'enfant qui est resté en eux. Ceux qui ont relégué dans un coin sombre de leur mémoire leurs plus lointains souvenirs d'enfance... Comme Monsieur Louis, qui a laissé son "nours" seul dans un grenier, et qu'il a retrouvé un jour, lui jurant de ne plus jamais l'abandonner. Et ne plus jamais tourner le dos au petit garçon qui sommeille en lui.

 

Raymond Fiabane, enseignant originaire de Lorraine, devenu comédien professionnel il y a trente-trois ans, a écrit Plume d’Ours en 2010. Bien au chaud dans sa yourte au cœur de la Charente, sa terre d’adoption, il a donné vie à Monsieur Louis et à ses « nours ». Il a peaufiné le texte, avant de le soumettre au comédien et metteur en scène Thierry Barbet. Ensemble, ils ont monté le spectacle, qui depuis a été joué 200 fois.

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J’ai accueilli le comédien il y a quelques années pour la médiathèque : en 2007 pour « Le Véto Libraire », en 2010 pour « G. Poucet ». Après le spectacle, il m’a lu un extrait de « Plume d’Ours », en cours d’écriture. J’ai été profondément touchée par ce texte, qui débordait de poésie et de tendresse, et me suis promis qu’il reviendrait le jouer à Forbach !

 

Promesse tenue, Monsieur Fiabane, et chapeau bas, Monsieur Louis ! Doté d’une grande valeur humaine et d’une belle délicatesse, dissimulée sous des airs bourrus, Raymond Fiabane continue de me bluffer par son sens du spectacle, sa façon de jouer sans jouer… Il dit lui-même qu’ « un bon comédien joue en ne faisant pas semblant. »

 

 

 

Crédit photo : Dominique Trillaud

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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 10:30

Stéphane Servant s’est attaqué à un thème pas facile à aborder et peu représenté dans la littérature jeunesse : la mauvaise humeur, le cafard, le coup de blues. Une dimanche soir, le Crafougna s’installe sans bruit dans la maison d’un petit garçon. Il sème un peu partout ses graines de mauvaise humeur et ses chaussettes sales et contamine alors le père, la mère puis la sœur, qui se transforment tour à tour en monstre gris, grincheux et velu. Mardi, mercredi, jeudi… Le petit garçon essaie de chasser cet hôte indésirable par tous les moyens... et c’est par le rire qu’il réussira !


Les illustrations d’Anne Montel sont rigolotes, mais manquent un peu d’expression et de profondeur. La bonne idée est d’avoir transformé en Crafougna les parents et la grande sœur, gagnés tour à tour par les idées noires. Le texte de Stéphane Servant est à la portée des jeunes enfants : le récit à la première personne permet l’identification, l’égrenage des jours de la semaine et la description du quotidien jalonnent le texte de repères narratifs. La déclinaison du mot « Crafougna » est une trouvaille à saluer ! Le père « crafougne » dans son lit, la mère « crafougne » en pantoufle, la sœur grogne au téléphone « et crafougni et crafougna… », tant et si bien que la maison en est « toute crafougnée ».

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Si cet album était paru du temps de mon enfance -…soupir !...-, mes parents auraient eu une arme infaillible pour lutter contre ma fâcheuse tendance à râler. Ce n’est pas un secret, j’ai été, je suis, et je serai toujours une râleuse invétérée, ce qui a inspiré à mon entourage divers surnoms imagés, comme la « Geis » -« chèvre » en allemand- ou Miss Bougon!
Je dédie -avec une pensée émue- ce billet à ma famille, mes amis, et tous ceux qui supportent ma mauvaise humeur chronique. Je me soigne, soyez-en assurés… mais j’en garde un peu quand même, parce qu’il faut savoir assumer son plus gros défaut, et parce que c’est ma spécialité ! Et crafougni, et crafougna ... ☺

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Le Crafougna, Stéphane Servant et Anne Montel, Didier Jeunesse, 2012.
ISBN 978-2-278-07037-4
A partir de 4 ans.

Le blog de Stéphane Servant :
http://stephaneservant.over-blog.com/
Le site d’Anne Montel :
http://www.ahurie.net/

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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 15:50

Je ne résiste pas à poster un court billet pour vous faire partager ce lien :

http://bloglecturejeune.blogspot.fr/2012/07/les-jeunes-adultes-en-librairie-et-en.html#!/2012/07/les-jeunes-adultes-en-librairie-et-en.html

Edité le 10 juillet dernier sur le blog de Lecture Jeunesse, ce bel article très bien écrit mérite une p’tite place sur cette page ! Merci Anna Romani ;))

 

Pour fêter les 5 ans de la collection « eXprim’ » dédiée aux jeunes adultes, la maison d’édition Sarbacane a organisé le 8 Mars dernier une rencontre avec des professionnels du livre autour de la problématique des lectures « cross age ».

J’avais déjà eu l’occasion de discuter avec Tibo Bérard et Anaïs Malherbe, à propos d’une potentielle rencontre avec un auteur d’ « eXprim’ ». Ils avaient parallèlement repéré la page Facebook ouverte au nom de « L’Antre-deux », et  c’est comme cela que j’ai été invitée à présenter mon projet à Paris, lors d’une matinée autour d’ « eXprim’ » et de la littérature pour ados et jeunes adultes.

D’abord surprise et puis très fière, j’ai préparé mon petit exposé et réservé mon billet de train… La matinée s’est avérée riche en rencontres et en découvertes ! Tibo Bérard a proposé une petite rétrospective d’ « eXprim’ », puis ce sont des libraires venus d’horizons différents qui ont présenté à leur sauce un titre de la collection. Véronique Durand, libraire chez Mollat à Bordeaux, Caroline Meneghetti, qui tient la librairie L’Ouvre-Boîte à Paris, et moi-même sommes intervenues ensuite pour raconter notre travail de promotion de la littérature « cross age ». Confronter nos expériences très différentes a été extrêmement intéressant ! Le public, composé de professionnels du livre et d’étudiants, a été très attentif et prolixe en questions. Edgar Sekloka, jeune auteur édité par « eXprim’ » et co-leader du groupe « Milk Coffee and Sugar », a slamé un extrait de son roman « Coffee », paru en 2008. Une belle façon de clore cette rencontre. Nous avons joué les prolongations en partageant couscous et tajine dans un restaurant où l’équipe de Sarbacane a ses petites habitudes ☺.

 

Cette invitation a été un moment fort et riche et symboles… ce projet d’un fonds dédié aux ados et jeunes adultes, je l’ai porté, défendu, développé avec l’aide et la confiance précieuses de mes collègues. De 300 titres en 2009, nous en sommes à 1000 aujourd’hui. L’espace est devenu un repère pour bon nombre de jeunes lecteurs -et de moins jeunes !-. Le taux d’emprunts a augmenté de 70% en un an, ce qui prouve que cette fameuse littérature « cross age », ou littérature-passerelle, a de très beaux jours devant elle ! Je me suis également déplacée avec une collègue dans un lycée professionnel, où nous avons été merveilleusement accueillies par le professeur-documentaliste. Nous avons proposé à une dizaine de classes des lectures-zapping -une petite erreur à ce propos s’est d’ailleurs glissée dans le billet du blog de Lecture Jeunesse…- : des lectures à haute voix de courts extraits de romans, soigneusement choisis !

« Trash », « comme une claque », « trop drôle », « un peu gore », « cool », « trop bien »,… des mots de lycéens, posés sur nos lectures, et puis des « merci » à la pelle, ont été nos récompenses. Et je peux vous dire que c’est drôlement important dans notre métier, que ça met de l’huile dans les rouages et du soleil dans nos bureaux !

 

L’espace dédié à « eXprim’ » sur le site des éditions Sarbacane :

http://www.editions-sarbacane.com/catalogue.htm

Un slam d’Edgar Sekloka :

http://www.youtube.com/watch?v=z_QGPTviZkw

Le site de La Médiathèque de Forbach :

http://www.mediatheque-forbach.net/mediatheque-forbach.net/

 

 
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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 12:37

C’est l’histoire toute simple d’un petit garçon qui s’ennuie, seul à sa fenêtre.

Junko Shibuya va l’écrire et la faire s’envoler, cette histoire, avec des illustrations en noir et blanc sans texte et quelques touches de couleur bien placées.

Le format de cet album a été choisi pour accueillir le cadre d’une fenêtre ouverte, ou plutôt de deux fenêtres voisines, dont l’une va s’ouvrir au bout de quelques pages : une famille s’installe dans l’appartement voisin. Puis c’est un jeu de chassé-croisé qui commence : le petit garçon sort de sa rêverie et se décide à travailler son violon. Une fillette se penche alors à la fenêtre voisine pour écouter les premières notes, pendant qu’un petit papillon investit très discrètement le coin de la double page …

C’est là aussi que la magie de la couleur entre en scène. Le noir et blanc illustre le quotidien, l’immuabilité des choses, tandis que la couleur apporte du nouveau, du sourire, de la légèreté. L’auteure a utilisé ce contraste pour faire évoluer son histoire.

A l’aide d’une bulle de couleur crayonnée, tantôt verte, tantôt jaune, en fonction de la mélodie du violon, tantôt calme, tantôt enjouée, elle enveloppe la fenêtre et le petit garçon. La fillette se met alors assise à un piano, et la rencontre se fait, magique, évidente, accompagnée par la musique des deux instruments! Je vous laisse le plaisir de découvrir la fin…

 Voilà. Des images dépouillées de texte et le langage des couleurs pour raconter la douceur d’une rencontre grâce à l’universalité de la musique.

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Ce livre est un vrai coup de cœur, d’autant plus que Junko Shibuya est aussi graphiste… et qu’en général j’ai du mal à rentrer dans un album conçu par un(e) graphiste !... Qu’il manque souvent ce côté sensoriel et ce petit plus inexplicable qui fait qu’un album pour enfant est unique. Tout dans cet album est un hymne aux sens : les ombrages, le rôle de la couleur, les émotions des deux enfants, le graphisme et même le toucher gaufré du papier.

Seulement le troisième album de cette artiste prometteuse, et déjà une belle réussite !

 

Les voisins musiciens, Junko Shibuya, Autrement, 2011

A partir de 5 ans

 

A lire aussi

A quoi ça rime ? L’aventure d’un nain malin, Autrement, 2010

A quoi ça rime ? La nuit d’un nain malin, Autrement, 2012

A partir de 3 ans

 

Le site officiel de Junko Shibuya

http://www.junkoshibuya.com/home/fr_accueil.html

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10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 16:34

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« Il était une fois deux amis… »

Un incipit hyper banal, mais qui peut cacher mille et une histoires. Celle-là ne l’est pas, banale ! L’auteur a réussi par un graphisme étudié et des mots soigneusement choisis à faire passer un je-ne-sais-quoi qui nous fait esquisser un tendre sourire au moment où on referme l’album.

Un petit garçon et un pingouin sont inséparables, jusqu’au jour où le pingouin décide d’utiliser ses deux ailes pour voler –comme de nombreux pingouins avant lui-. Son ami l’assiste dans ses tentatives, jusqu’à ce que le pingouin trouve la solution…

 

Une histoire simple et vrai, comme devraient l’être les relations humaines. Oliver Jeffers pousse le lecteur à réfléchir sur l’importance des rêves. Le texte ne dit pas tout : l’image le complète et rajoute des détails qui finalement n’en sont plus !

Il y a une réelle maîtrise de l’espace de la double-page, utilisé soit pour un grand tableau, soit pour rythmer le récit. La quasi-absence d’arrière-plan permet à l’œil de s’attarder sur les personnages.

La maîtrise des différentes échelles, des postures corporelles et des ombres très travaillées permet à Oliver Jeffers d’épurer son trait et d’apporter une fausse naïveté, qui est d’ailleurs devenue sa marque de fabrique. Toute l’émotion du dessin réside dans l’expression des personnages, dont les visages se résument à deux petits yeux et un nez  à peine esquissé ! Du grand art, vous dis-je !

Oliver Jeffers sait capturer les petits moments pour en faire de la poésie et un livre… aérien.

A partir de 5 ans.

 

D’autres titres du même auteur :
Le cœur et la bouteille, Kaléidoscope, 2010.
Le filou de la forêt, Kaléidoscope, 2009.
L’extraordinaire garçon qui dévorait les livres, Kaléidoscope, 2007.
Et le magnifique Comment attraper une étoile (Kaléidoscope, 2005), à nouveau dispo à la vente dans un coffret-3 volumes (Perdu ? Retrouvé !, On rentre à la maison, et Comment attraper une étoile).
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